Benjamin MIALOT – Programmateur – Les 4 Ecluses

Mars 2021 – Dunkerque

Chaque mois la rédac fait le portrait d’une personnalité de la filière musicale: Programmateur/rice, Tourneur/euse, roadie, photographe, videaste, ingé son, Jurassic Pop donne la parole aux professionnels de la musique; autant d’hommes et de femmes qui dans l’ombre des backstages défendent avec ferveur le genre pop ! On retrouve ici Benjamin Mialot, programmateur aux 4 Ecluses, Dunkerque.

Hello Benjamin, tu nous parles un peu de ton parcours dans la filière musicale ?
J’ai su dès le lycée que je voulais être programmateur, mais le hasard m’a emmené vers la critique musicale. Pendant de nombreuses années à partir de la fac, j’ai été pigiste pour divers magazines (Les Inrocks et Jalouse en tête), rédacteur en chef d’un journal culturel régional (Le Petit Bulletin à Lyon), mercenaires pour des labels, festivals et tremplins nationaux… Avant que je ne me décide à plaquer l’écriture pour revenir à mon objectif premier, en profitant d’une période d’inactivité pour me lancer en solitaire dans l’organisation de concerts DIY (Les Briques du Néant, à Lyon, une soixantaine de concerts en 2 ans et demi). A bientôt 38 ans, la suite s’écrit depuis le 13 avril 2018 aux 4Ecluses.

Qu’est ce qui fait la diff lorsque l’on vient aux 4 Ecluses ?
Tout ! Blague à part, pour commencer, ce qui m’a séduit quand j’y ai mis les pieds pour la première fois : Les 4Ecluses n’est pas une de ces boîtes noires sans âme que les collectivités font sortir de terre à la périphérie de leurs communes, sur un parking coincé entre une entreprise de salaison et un magasin de meubles. Je caricature, mais tu vois l’idée. C’est une ancienne poudrière de la fin du XVIIe, aux épairs murs voûtés et logée sur un îlot artificiel. Il y a de l’eau, de la verdure, des cormorans, des souterrains, des bunkers… Bref, c’est un club qui a un cachet, un vécu, un environnement, et ça fait déjà une sacrée différence en terme d’expérience. Et puis il y a ce qu’on met derrière chaque date : de l’engagement. Je ne vais pas te réciter le projet porté par l’association qui gère l’équipement, mais disons, au-delà du jargon des politiques culturelles, qu’on porte une forte démarche de différenciation par rapport à ce qui est proposé sur l’agglomération lilloise. Et je pense, j’espère en tout cas, que cela se ressent dans nos choix artistiques, dans l’ambiance qui règne dans le lieu, dans la responsabilité (citoyenne, environnementale, territoriale) qu’on fait nôtre au quotidien.

On passe quoi comme genre de Pop chez toi?
Il faut savoir que Dunkerque est un territoire qui n’est pas intrinsèquement bienveillant vis-à-vis de la musique indé. Et pour cause : c’est une ville post-industrielle, avec beaucoup de chômage, et dont les jeunes ont tendance à s’éloigner dès que leurs études leur en donnent l’opportunité. Quand on fréquente des concerts de manière un peu intensive, on se rend vite compte qu’il est des musiques plus « citadines » que d’autres. C’est le cas de la pop (mais aussi, par exemple, du garage et d’une partie de la musique électronique), qui est l’apanage de jeunes actifs et étudiants éduqués, curieux et connectés – en gros, des Lillois. A Dunkerque, comme dans bien des territoires similaires, on va trouver plus facilement des publics sensibles aux musiques extrêmes et, pour le dire vite, aux musiques festives (reggae, ska, fanfares…). Pour y avoir vécu, on peut opérer le même genre de distinction entre Lyon et Saint-Etienne par exemple. Tout ça pour dire que programmer de la pop ici, c’est une gageure. Ceci étant, ce n’est ni notre envie ni notre mission de nous contenter d’être là où on nous attend. Depuis mon arrivée il y a 3 ans, on a ainsi pu entendre de la pop sophistiquée (Weyes Blood), de la pop à fleur de clavier (Chris Garneau), de la pop avec carte de réduction Grand Voyageur (Cannibale), de la pop du grand large (Requin Chagrin), de la pop rétrofuturiste (Forever Pavot)… Et on peut en découvrir diverses nuances estivales, à l’occasion de notre mini-festival-de-presque-fin-de-saison (La Fête de L’îlot), ou hivernales, dans le cadre de We Will Folk You, notre festival consacré à l’americana mais pas que.

C’est quoi le live le plus fou que tu aies programmé ?
Un été, on a fait jouer sur le toit de la salle La Jungle, duo belge qui produit une espèce de kraut rock technoïde irrésistible. Pour le coup, c’était vraiment fou. Le public la tête en l’air, le groupe qui transpire sous l’enseigne… Mais des concerts mémorables, vu/malgré mon volume de sorties annuel, j’en ai plein en tête. Ça tient parfois à un contexte, comme quand on a programmé le cultissime et assourdissant duo noise Lightning Bolt au skaterpark, ou les virtuoses psyché de Slift dans un musée d’art contemporain. Ça peut tenir à la qualité intrinsèque du projet bien sûr. Je pense à Pom Poko, un incroyable groupe norvégien qui évolue aux confins d’une indie pop adolescente et du math rock le plus abrasif, aux machines
à tubes garage Bad Nerves et Radioactivity, à Will Haven, petite légende metal qui n’a jamais réussi à s’extirper de l’ombre de Deftones… Mais aussi à Pup, Emma Ruth Rundle, Weyes Blood, Cancer Bats, Psychotic Monks… Ça tient parfois à la réaction du public, comme avec les Rumjacks, un groupe de punk celtique dont les chansons à boire me dégrisent plus qu’autre chose, mais bon, voir des dizaines de personnes s’éclater, c’est forcément très satisfaisant – et c’est quasiment toujours le cas sur nos dates rap, très orientées kids. Et parfois, ça tient à un désastre, comme dans le cas des Detroit Cobras, dont la chanteuse et la bassiste se sont mis une cabine à l’éther et au gin avant le show – à l’arrivée, concert minable, avec le tour manager qui m’engueulait parce que je n’avais pas assez bien caché l’alcool. Et si je remonte à mes années DIY à Lyon, la liste est encore plus longue, conditions plus précaires et intimistes obligent. Le concert de Johnny Mafia où on m’a pété une dent dès le premier slam, celui du mythe grindcore An Albatross et son chanteur marathonien, celui de Kelley Stoltz qui se termine en karaoké sur Psycho Killer, celui de la diva harsh noise Pharmakon, celui de The Pinheads, excentriques Australiens dont le chanteur a fini au micro en slip avec mon meilleur pote ivre en train de lui mettre des fessées, celui de The Younger Lovers et son frontman/forceur qui essayait de me pécho dès qu’on se retrouvait seuls, celui de Pneu, organisé du jour au lendemain dans une salle de danse pas vraiment identifiée par les fans de math rock épileptique, celui de Teenage Bottlerocket, où j’avais fait entrer, en plein été, 110 personnes dans un bar jaugeant à 80 – résultat, les fusibles de tous les amplis qui sautent au rappel. Je pourrais presque tout citer tellement j’étais investi émotionnellement dans cette petite affaire clandestine.

Et dans le monde d’après, tu vois comment les 4 Ecluses et la programmation musicale en générale ?
C’est une question qu’on se pose beaucoup au fil des visio syndicales, fédérales, européennes… qui occupent l’essentiel de mes journées depuis quelques temps. Personnellement, je suis plutôt pessimiste. Je crains, déjà, que le monde d’après ne soit pas plus vertueux que celui d’avant. Côté live, quelques voix se sont élevées pour appeler à une mise à plat de nos pratiques, à s’orienter vers des programmations plus durables, moins concurrentielles, moins inflationnistes… Je crois surtout que tout le monde va se tirer encore plus la bourre à la reprise – la vraie, celle sans contraintes sanitaires, qu’il n’est plus la peine d’attendre avant 2022. La question est de savoir si le public, et notamment le public occasionnel, reprendra le chemin des concerts après un an voire deux ans de binge watching et de gaming intensif – on sait comme les habitudes se prennent et se perdent vite. Enfin, il est possible que les partenaires publics finissent par nous refacturer leur soutien. Pour l’heure, les subventions sont maintenues, des aides sont débloquées pour maintenir nos emplois et compenser nos pertes d’activités. Mais je me fais peu d’illusions sur l’identité du secteur qui se fera saquer quand il faudra éponger les dettes de la pandémie… Je digresse un peu, mais c’est important, la programmation, ce n’est pas seulement de la veille, du feeling et de la gestion de calendrier, c’est évidemment aussi une question de pognon. En ce qui concerne Les 4Ecluses, on est en train de tirer les enseignements de cette sinistre période. Et la bonne nouvelle, c’est qu’ils confortent plusieurs axes du projet associatif et artistique qui charpente notre activité. Par exemple nos préoccupations environnementales, ce qui va nous conduire à inscrire certains principes dans notre « code » de programmation : plus de one-shots, plus de routings tracés en dépit du bon sens énergétique, encore plus de soutien à la scène régionale (dans une logique de circuit court)… Par ailleurs, nous faisons parti des convaincus que la musique ne suffit plus. On ne se pose pas la question de savoir si c’est bien ou mal. On constate simplement que, d’un côté, elle est un bruit d’ambiance, et de l’autre, un prétexte à la fête. Manière de dire qu’un concert aujourd’hui a besoin d’être éditorialisé, augmenté, bref de créer l’événement car il n’en est plus un en soi – sauf pour les dinosaures de mon espèce. Cette crise a de fait été l’occasion pour nous d’expérimenter de nouvelles formes de monstration, par exemple des concerts « zéro électricité », ou des balades à vélo ponctuées de concerts secrets, et d’autres belles choses dont je ne peux parler car nous avons dû les annuler avant même de pouvoir les annoncer. Bref, même si on sera immensément heureux de retrouver notre salle, on ne manque pas d’idées pour en
repousser les limites.

Un coup de cœur Pop pour finir sur une bonne note ?
Un seul ? C’est mal me connaître haha. Je vais me limiter à trois, piochés dans mes dernières écoutes Spotify. D’abord, comme je suis un sucker pour tout ce qui me rappelle l’indie des années 90, le dernier album de Kiwi Jr, quatuor canadien qui ravive la glorieuse nonchalance de Pavement, mais avec un souci d’efficacité mélodique plus évocateur des Feelies. En clair : c’est sardonique, c’est catchy et ça rythmera parfaitement vos futurs road-trips vers des horizons déconfinés. Ensuite, comme je suis aussi un sucker pour tout ce qui relève de l’americana, le premier album de P’tit Belliveau, Greatest Hits Vol.1. On est encore au Canada, mais cette fois en Acadie, et c’est ce qui fait une partie du charme de ce disque : il est chanté en chiac, la langue locale, qui mélange dialectes amérindiens, anglais et français, avec un accent encore plus prononcé que le québécois. Passé cet imbitable particularisme, c’est un disque qui revisite les musiques traditionnelles de l’Amérique du Nord (folk,bluesgrass, country…) en y greffant du hip-hop et du slacker surf. Et c’est putain de frais, on a parfois l’impression d’entendre Mac Demarco se donner du courage pendant qu’il pose une voie de chemin de fer. Dans la démarche, ça rappelle ce que faisaient les Suisses de Mama Rosin avec la musique cajun, mais avec un banjo plein de reverb à la place de l’accordéon – et maintenant que j’y pense, on pourrait qualifier de pop jurassique cette démarche mi-archéologique mi-radiophonique. Et pour finir, Phoenix : Flames Are Dew Upon My Skin, le quatrième album de Eartheater. On reste dans le songwriting, mais cette fois dans le songwriting du troisième type, entre pop orchestrale, folk dissonant et collages expérimentaux. Ne pas s’arrêter à la pochette, qui figure cette mystérieuse musicienne américaine ornée d’ailes démoniaques en train de se faire arroser le cul d’étincelles – la première fois que je l’ai vue, j’ai cru que c’était pour un tribute à 666. Sous peine de passer à côté d’une stupéfiante élégie des amours qui finissent au bûcher.

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QI/ BM

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